Le retour du Made In France

Le magazine Capital consacre ce mois-ci un dossier intitulé « LE RETOUR DU MADE IN FRANCE ».  

Découvrez l’interview de Raphaël Gorgé, P-DG du Groupe Gorgé.

Interview

L’impression 3D se cantonne-t-elle encore aux prototypes ?

Il faut distinguer trois étapes dans l’histoire de l’impression 3D. On a commencé, il y a déjà vingt ans, à l’utiliser pour réaliser des prototypes dans des délais très courts. Depuis cinq ans, elle est utilisée en production pour réaliser des pièces définitives ou des moules industriels. Aujourd’hui, nous démarrons une nouvelle phase : les produits vont être dès le départ conçus pour être imprimés en 3D, en une seule fois.

Qu’est-ce que cela change ?

On pourra imaginer des objets plus légers, intégrant de nouvelles fonctions, d’élasticité, de résistance à la chaleur, de capacité à refroidir rapidement. Les objets ayant une fonction mécanique ne seront plus conçus en fonction de notre capacité à les fabriquer mais en fonction de l’usage qu’on en attend. Si vous pouvez penser un objet, vous pouvez le fabriquer.

impression 3D Laceball Designed by LINLIN & PIERRE-YVES JACQUES

Est-ce une opportunité pour le made in France ?

C’est évident. L’impression 3D remet en cause le Fordisme, c’est à dire la fabrication en grande série et à bas coûts d’objets standardisés. Certaines fabrications qui réclament beaucoup de manipulations et sont réalisées par une main d’œuvre bon marché pourront demain être effectuées en France. Par exemple les prothèses dentaires. Ce n’est pas une relocalisation mais une nouvelle activité qui se profile.

L’impression 3D, comme d’autres robots, menace toutefois l’emploi Sans doute. Mais, entre une usine qui intègre l’impression 3D en France et une usine française qui délocaliserait à l’étranger, je préfère clairement l’option 1 !

Où seront installées les machines ? Chez vous, chez le client industriel, dans le point de vente final ?

Le bon modèle reste à trouver. Toutes ces solutions pourraient coexister. Des fermes à imprimantes 3D spécialisées qui feront des pièces pour un seul secteur. Des usines polyvalentes comme Initial, notre atelier près d’Annecy dans lequel nous fabriquons des pièces pour toutes sortes d’industries. On peut aussi imaginer des unités mutualisées, plus locales, voire urbaines.

Quels sont les secteurs les plus concernés ?

Quasiment toutes les industries font de l’impression 3D en prototypage. En production, un secteur comme l’aéronautique, qui ne fait que des petites séries, l’utilise déjà beaucoup, pour des pièces en plastique ou en métal. De même, la fabrication des moules en bijouterie et joaillerie se fait de plus en plus en 3D.

Le secteur médical, parce que chaque patient a une morphologie différente, commence aussi à passer en 3D. Il a par exemple suffi de 500 jours pour que l’industrie des prothèses auditives bascule à 100% dans ce mode de fabrication.

Chacun devra-t-il scanner son corps ?

C’est plus que probable. Aussi bien pour le chirurgien qui vous posera des broches au genou que pour le fabricant de chaussures qui vous fera des semelles adaptées à la morphologie de votre pied. C’est tout à fait réaliste d’imaginer que demain, on fera réaliser une semelle orthopédique personnalisée en magasin.

Fabriquer en 3D, c’est moins cher ?

Si l’on s’en tient au coût de fabrication, c’est rarement moins cher. Mais il faut prendre en compte d’autres facteurs. La 3D permet de faire des pièces complexes que l’on n’osait pas imaginer avant. S’il s’agit d’une fabrication à la demande, on fait des économies d’outillage – les moules coûtent très cher – de stock de pièces détachées. La réduction de poids que permet cette technologie est parfois décisive : dans l’aéronautique, on estime qu’un gramme de moins équivaut à 1 dollar économisé durant la vie d’un avion. Par ailleurs, les machines vont devenir de plus en plus productives et l’on pourra fabriquer des séries de quelques centaines d’objets.

C’est une révolution industrielle qui se profile ?

Le terme est galvaudé, mais je crois qu’on peut l’affirmer. Les success stories mondiales des dernières années ont presque toutes été numériques. Là, on assiste à une revanche de l’industrie. Je ne crois pas que je reverrai dans ma vie d’entrepreneur une telle croissance.

Le cabinet Xerfi estime à 15 milliards d’euros le marché mondial en 2020 ?

C’est très difficile à prévoir. Nous sommes à 4 milliards aujourd’hui. L’activité 3D de Groupe Gorgé est passée en trois ans de 100 000 euros à 18 millions d’euros. Et c’est encore très peu par rapport à ce que nous pourrions faire. Le potentiel est colossal et une course de vitesse est engagée. Ce n’est pas pour rien que HP ou Google commencent à s’y intéresser.

Les leaders mondiaux sont américains ?

Il y a trois acteurs significatifs dans le monde, deux américains, Stratasys et 3D Systems, et un Français en numéro 3, Prodways, la filiale du Groupe Gorgé. Nous couvrons tout le spectre : la conception et la fabrication des machines, reconnues pour leur productivité et leur précision ; la recherche sur les matériaux, nouveaux alliages de métaux, plastiques bio compatibles ou bio sourcés… Et nous fabriquons les objets.

Paradoxalement, c’est le marché grand public qui est au point mort

On a beaucoup fantasmé sur la poignée de frigidaire cassée que l’on pourrait refaire et remplacer chez soi. En réalité, il y a peu d’usages pertinents pour le grand public et l’on peut déjà faire imprimer des objets à l’unité dans des « services bureau » de quartier, sortes de « copytop » de l’impression 3D. La diffusion de la 3D à la maison viendra peut-être d’une killer application, mais elle reste à inventer.

Propos recueillis par Christophe David
RÜDY WAKS pour CAPITAL, Laceball Designed by LINLIN & PIERRE-YVES JACQUES